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Souvenir des enseignes disparues

Depuis le Moyen-Âge, Orgelet a connu une vie économique très prospère : les artisans et les commerçants très nombreux bénéficient de la clientèle de la ville et de celle des villages voisins. L'histoire locale est riche d'épisodes qui mettent en exergue la valeur de ces catégories de travailleurs. Et s'il fallait choisir un exemple pourquoi pas celui des « chaussures du Pape » à l'époque de Napoléon Ier : un conscrit italien Giovani Maria Mastaï Ferreti rejoignant l'armée impériale, passa par Orgelet où il se fit faire une paire de souliers avec du cuir fabriqué à la tannerie locale par un cordonnier très compétent le père Saintoyant... Ces souliers firent tellement d'usage, que le conscrit devenu le Pape Pie IX, cinquante ans, après recevant une délégation de prêtres jurassiens se souvint encore d'Orgelet, du père Saintoyant et des chaussures.

L'enseigne est toujours bine lisible, l'atelier n'existe plus depuis longtemps

Pour faire connaître ce qu'ils produisaient et ce qu'ils vendaient les commerçants et les artisans utilisaient des enseignes. Si beaucoup étaient encore visibles au cours des quatre premières décennies du XX siècle, elles ont presque toutes disparu maintenant ; les façades ont pris une teinte uniforme en harmonie de tristesse avec celle de l'église classée monument historique. Cependant si l'on s'accorde un pèlerinage dans les rues et les ruelles de l'Orgelet moyen-âgeux en scrutant bien les façades en surprend soudain perçant des strates d'autres enduits des lettres joliment dessinées, aux teintes à peine pâlies qui indiquent rue du Château, que le vaste batiment en face de la mairie a abrité une pharmacie. Si l'on veut percer le secret de son origine on apprendra qu'elle daterait de 1848 et qu'elle a été établie par un certain M. Carroz pharmacien à Paris et qui bourgeois orléaniste, effrayé par la Révolution de 1848 et l'instauration de la seconde république s'est réfugié à Orgelet et y a ouvert ce commerce.

Plus bas dans un recoin de la rue du Commerce, nouvelles apparitions de lettres sur la façade indiquant l'installation d'une librairie, dont plus aucun Orgeletain n'a souvenance, pas plus d'ailleurs que les trois chapeaux rue de l'Église, deux hauts de forme encadrant un bicorne de gendarme superbe enseigne du dernier chapelier local M. Amye qui a fermé boutique en 1911. Par contre tous les écoliers et collégiens qui jusqu'en 1940 descendaient la Grande Rue pour se rendre « en classe » se sont arrêtés pour jeter un coup d'oeil sur cette composition en métal argenté fronton d'un genre noveau au-dessus de la porte de la boucherie Menouillard avec pour motif décoratif trois têtes : l'une de boeuf, l'autre de veau, la troisième de cochon.

A quelques pas ils ont pu voir aussi sur un vaste rectangle de peintre qui mangeait la façade, l'enseigne de la boucherie Gauthier qui semblait encore imprégnée de l'odeur aillée des boulettes à la viande, régal des Orgeletains le jeudi ; ou bien à côté ce « Vins en gros Midol » au-dessus de la porte du café qui a résisté longtemps à l'effacement comme pour perpétuer le souvenir de ces tanneurs de la belle époque qui s'arrêtaient là pour se gargariser de « canons » ou de « chopines » de rouge et d'un petit verre d'un excellent marc du Jura.

Disparue l'enseigne des "Vins en gros Midol"

Disparue aussi la volumineuse enseigne de l'hôtel du Cheval Blanc peinte sur le vaste

bâtiment derrière la Grenette incendié par les troupes de répression allemande le 11 juillet 1944. Ce fougueux « canasson » grandeur nature, oeuvre d'un artisan jurassien était très original car son corps était prolongé par une tête qui ressemblait plus à un hippocampe qu'à un cheval. Il avait l'air effrayé et certains affirmaient que c'était la faute de la voix de stentor du ventripotent père Va-rin le propriétaire du restaurant.

Et si le pèlerinage dans les rues permet encore la découverte d'autres enseignes surtout celles d'anciens hôtels ou si on se rappelle du cigare rouge au coin de la maison du buraliste, si on lit encore rue des prêtres celle du ferronnier dont personne ne se souvient, on voudrait bien savoir quel sort a été réservé aux trois arcs de cercle en marbre placés au-dessus des trois portes d'entrée et désignant les écoles maternelle, primaire filles et primaire garçons ?

Entrée de l'école maternelle

Et puis dommage tout de même que Rue de Vallière on ait effacé du mur le fameux avertissement « Il est défendu de ne rien entreposer contre ce mur »... Hilarant !


André Jeannin
Article paru dans Le Progrès le 6 janvier 2001

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