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Montée au clocher en 1930

Le haut clocher carré de l'église, surmonté de sa galerie de son dôme, de sa lanterne, de sa croix et de son coq, s'est toujours imposé à ceux qui le découvrent par dessus les arbres. Bien qu'il ressemble étrangement à ceux de Dole, d'Arbois ou de Poligny, il symbolise Orgelet et plus peut-être encore dans les premières années du XXe siècle, quand la nostalgie à la Dubellay rongeait les Orgeletains qui avaient dû s'éloigner de leur pays natal.
« Quand il ne voit pas son clocher, il est perdu », disait-on. Et c'est bien vrai que s'il n'est plus le beffroi des temps anciens, il reste « tutélaire et rassurant » ce clocher qui a pourtant souffert au cours des siècles. Un « orvale de feu » le détruit en 1606 ; les Français en 1637, pendant la guerre des Dix ans incendient l’église si bien qu'une partie de la charpente s'effondre et que la flèche tombe. Ils récidiveront en 1674 quand ils se rendront maîtres d'Orgelet, lui causant d'importants dégâts.

De nos jours, monter au clocher est une activité touristique estivale qui plaît beaucoup, banale même, mais en 1930, pouvoir participer à cette ascension était pour les jeunes Orgeletains une aventure phénoménale.
Quand s'ouvrait la petite porte d'accès à l'étroit escalier en colimaçon riche de ses 157 marches, ils éprouvaient une légère appréhension qui ne durait que les temps de gravir les premiers degrés encadrés par les grandes personnes, bien souvent un ecclésiastique ou le garde champêtre qui grimpaient lentement, à leur rythme, dans une semi obscurité déchirée parfois par « la lueur extérieure d'une avare meurtrière ». Cette lente progression agaçait les jeunes qui auraient aimé galoper dans ces escaliers et parier à qui arriverait le premier au balcon. Alors, comme les adultes, ils faisaient halte devant chaque rectangle lumineux, non pas pour jeter un coup d'œil sur la géométrie bizarroïde des toits, mais pour regretter de ne pas avoir, comme le Petit Poucet, bourré ses poches de petits cailloux afin de les lancer pour qu'ils ricochent et cabriolent sur les tuiles.

Et l'on repartait, par pour longtemps, car on débouchait sur une vaste pièce qui s'ouvrait sur la façade par une porte à deux battants juste au-dessus du tympan. Justement, s'y trouve le carillonneur pourvoyeur de joie et de bonheur par le timbre argentin de ses cloches. Aucun mobilier. si ce n'est une chaise pour l'homme qui semble animer des marionnettes invisibles. Tous les regards sont fixés d'abord sur ses mains agiles qui tirent l'une après l'autre des fils de fer et sur son pied droit qui actionne une pédale. Il ne donne pas vie à des poupées mais à des carillons joyeux et fous qui précipitent les doubles croches : din'n, ding, dông, din'n dôrig chantent les cloches et les enfants aussi, tandis qu'en bas, sur le parvis d'autres gamins récoltent la moisson de dragées d'un baptême.

Les carillons se sont tus et l'ascension a repris, toujours aussi lente, avec une courte pause dans la pièce où se trouve le mouvement d'horlogerie compliqué et bruyant, avec sa débauche de rouages à ancres qui animent les aiguilles du cadran à l'extérieur et déclenchent les sonneries.

Encore une quarantaine de marches à gravir avant de s'enfoncer dans la pénombre d'une salle qui s'ouvre par une petite porte sur le balcon et où les garçons ont vite décelé les tâches plus sombre des chauves souris pendues la tête en bas, qu'ils essaient par de grands gestes, de faire s'envoler afin que leurs ailes se prennent dans les cheveux des filles paniquées. Elle s'enfuient sur l'étroit balcon entouré d'une barrière garde-fou, suivies bien sûr par la meute de leurs tourmenteurs. Ce qui attire leurs regards n'est pas la ville, à cropetons autour de son Mont-Orgier protecteur (les quartiers périphériques n'existaient pas encore) ni les sommets du haut Jura très visibles dans les lointains de l'Est qu'identifie à haute voix l'accompagnateur, mais l'affreuse grenouille grimaçante à leurs pieds qui défie le vide et évoque le Quasimodo de Notre Dame, et les nains qui s'agitent dans la rue tout en bas et qu'ils essaient de reconnaître, en vain.

Alors tous quittent le balcon pour pénétrer dans le domaine des cloches. Enormes pansues comme des moines, elles sont cernées d'une toile d'araignée de fils de fer et si l'on en frôle un seul, une vibration inhabituelle déchire le silence et se répercute sur la ville inquiète. Alors, bien sûr, quelques loustics se plaisent à ne pas faire exprès de toucher ces fils, et c'est un glas qui sonne. Sermonnés, ils n'auront pas l'autorisation de grimper par l'échelle jusqu'à la lanterne et ils devront se contenter d'imaginer la grande croix et le coq qui, pris de vertige, tourne sur son axe et que regardent souvent les Orgeletains pour connaître la direction des vents. Mais après tout, les enfants frondeurs se moquent de la punition, car ce coq, ils l'ont vu de près tout enrubanné, quand on l'a présenté dans les foyers et qu’on a donné quelques pièces pour dix centimètres d'étoffe souvenir et qu'on a vu tout en haut du clocher l'échafaudage et l'homme minuscule, téméraire, planter le gallinacé comme l'alpiniste victorieux, fixe pour l'éternité le drapeau national sur un sommet inviolé.
 

André Jeannin
Article paru dans "Le Progrès", le 12 décembre 1999.

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