Association de Sauvegarde du Patrimoine Historique et naturel d'Orgelet et sa Région

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La cité et sa région > Florilège des articles d'André Jeannin > publiés avant 1996 > Au café de Paris "chez la Cécile"  

Au café de Paris "chez la Cécile"

En 1920, on dénombrait vingt-et-un cafés à Orgelet. Ils existaient dans toutes les rues et, si certains sont définitivement oubliés, les anciens parlent encore du café de la Mère Thomas, tenancière très courageuse qui, chaque 24 du mois, servait sous tente une soupe chaude aux maquignons et aux éleveurs au champ de  foire ; du café Midol « chez le Gaston », où s'arrêtaient matin, midi et soir les ouvriers tanneurs pour boire leurs canons ou leur verre de « goutte » ; « chez l'Huberte », route de Lons, où l'on dansait à la musique enrouée du piano mécanique... et puis des trois restaurants à l'hôtel de Paris, l'hôtel du Cheval blanc sur la façade duquel galopait un magnifique alezan peint par un artiste local ; enfin, le restaurant Bertrand, qui refusait du monde les jours de foire.

Quand il y avait trop de monde à la terrasse, certains consommateurs installaient leur table en plein milieu de la place au vinMais le café le plus populaire était assurément le café de Paris parce qu'il jouissant d'un emplacement idéal sur la place au Vin... Depuis quand était-il installé ici ?... Difficile à savoir exactement.

En tout cas, avant 1914, un des premiers tenanciers, M. Cornier, le remit au chef de musique local Alponse Grellet, le père de la légendaire Cécile, une petite femme rondouillarde, alerte, au franc parler, dont le prénom est rivé éternellement à cet établissement comme la signature d'un peintre sur un tableau.

Comme de nos jours, on pénétrait dans la salle par deux portes vitrées à trois battants, l'une s'ouvrant sur la place au Vin, l'autre sur la rue du Commerce. Côté place, court une terrasse surélevée où des barres de fer verticales reliées entre elles par un réseau de fils soutiennent une imposante vigne-vierge qui capture l'ombre l'été.

A l'entrée, sur une fosse recouverte d'une dalle en ciment, trône une pompe à essence avec ses deux vases communicants dans lesquels le liquide coloré joue à la marée montante et descendante quand la propriétaire actionne à la main la manivelle.

Dans la salle, où flotte un nuage opaque de fumée de cigarette et un halo qui cerne un immense fourneau cylindrique à sciure entouré d'une grille de protection, des joueurs de billard, en chemise, testent leur science et leur adresse sur un grand meuble recouvert de tapis vert...

Au fond, s'étend le bar-comptoir avec sa garniture de verres de toutes sortes et son évier. Derrière, contre le mur, est fixé le présentoir à bouteilles, fabriqué par le « Marius », l'époux EDF de Cécile. Le bar et l'étagère forment une cage dans laquelle semblent internées la tenancière  et sa fille, « la Renée ». Pourtant, elles ne restaient pas recluses très longtemps, car les clients, nombreux et exigeants autour des tables, au fond assis sur des banquettes recouvertes de cuir noir ridé, réclament à grands cris leur jeu de cartes, pour disputer leurs sempiternelles parties de « bête »... Ils étaient si obnubilés par leurs « trois matas » qu'ils en oubliaient de regagner leur logis et la Cécile était obligée de leur faire cuire une saucisse.

Ces passionnés des cartes voyaient d'un très mauvais oeil l'arrivée des footballeurs locaux venant arroser bruyamment leur victoire, ou celle de jeunes fatigués de faire le planton au coin de la place. Les jours de foire, les 24, une marée humaine déferlait dans la salle et la Cécile requerrait l'aide de deux serveuses. Parfois quand « ça bourrait » trop, la Renée, sa fille, une jeunette que reluquaient déjà les jeunes gars, faisait son apprentissage de serveuse, surveillée depuis le comptoir par sa mère dont la voix de stentor tonnait soudain pour arrêter certaines mains de s'égarer à certains endroits... ou pour rappeler à sa fille qu'elle ne devait pas s'occuper uniquement des clients jeunes... car tous les clients étaient rois pour la « patronne », aussi permettait-elle aux habitués de franchir la porte du fond et de s'installer dans la cuisine pour boire leur chopine... Ce sans-gêne mécontentait la Renée qui se plaignait de ne pas avoir de « refuge à elle ».

André Jeannin
Article paru dans "Le Progrès" le 13/11/1994
 

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