Association de Sauvegarde du Patrimoine Historique et naturel d'Orgelet et sa Région

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Voyages d'autrefois à Orgelet (suite)

9 h. du matin. - Sur la route de Lons-le-Saunier, un bruit de grelots, de sabots de chevaux, clic-clac ; des coups de fouets. C'est le courrier qui arrive. Grosse diligence jaune de la maison Bonnet, avec coupé intérieur, impériale, tirée par trois chevaux. Il s'arrête à l'entrée de la ville, parce que là est l'écurie où il va changer de chevaux. Le conducteur Bessonnet, avant de descendre de son siège haut perché, jette aux facteurs, qui sont en bas, les sacs de dépêches, car c'est sa voiture qui porte la poste, d'où son nom de courrier. Les facteurs chargent les sacs sur leur dos et on va les trier au bureau de poste qui, à cette epoque, était sur la place Saint-Louis, dans le magasin qu'occupe actuellement la boulangerie de M. Poux, autrefois de M. Pernet. Arrivée de la diligence à Orgelet (Jura)Longtemps, la receveuse de la Poste a été Mlle Prost, dont les anciens se rappellent la méticuleuse obligeance. Sou neveu est aujourd'hui pharmacien à Arinthod.
Au bout d'un quart d'heure, avec ses trois chevaux frais, le courrier grimpe la rue du Commerce, arrive sur la place, et après avoir reçu de nouveaux sacs de dépêches, il descend, au bruit de ses grelots et de ses chevaux, la rue de la République et la Grand Rue, pour se diriger vers Moirans et St-Claude, où il arrivera vers 3 heure de l'après-midi.
A la même heure arrive à Orgelet l'autre courrier, celui qui descend. Il a quitté St-Claude à 10 heures et arrivera à Lons-le-Saunier à 5h 1/2 pour porter aux divers trains les dépêches qui vont soit à Lyon, soit à Paris.
Les deux voitures se sont croisées au pont de Brillat, qui était alors un pont suspendu, comme celui qu'un voit encore à l'entrée de St-Claude. Au bout de ce pont de Brillat, il y avait l'auberge célèbre d'un nommé Vuillermoz, personnage important qu'on appelait le Préfet, parce qu'ayant un jour régalé le préfet du Jura d'un de ses bons plats de poissons de la rivière d'Ain, il ne cessait de raconter qu'à toutes les questions de ce Haut fonctionnaire, il avait répondu « Oui, Monsieur le Préfet... »
Ce n'était pas une petite affaire que de conduire ce courrier. D'abord il fallait une solide poigne pour mener ces trois chevaux, pour les retenir au galop dans la descente des Monts qu'ils faisaient à toute allure, pour leur faire prendre les tournants qui sont si brusques. Et puis les voitures étaient d'énormes machines, bondées de voyageurs, surchargées à leur impériale, sous leur bâche, de malles et de paquets. Quand elles croisaient quelqu'attelage de boeufs ou quelque train de bois qui ne se dérangeait guère, il fallait voir Bessonnet, grand, fort, vigoureux, sous sa grande blouse, sans lacher ses rênes, avec sa voix puissante, interpeller le gêneur, du haut de son siège, emporté au grand galop, et le rappeler à l'ordre. Avec sa haute taille, son regard impérieux, sa forte voix qui retentissait dans la vallée, il avait l'air vraiment du roi de la montagne.
Et c'était une mission de confiance que de porter le courrier des dépêches, qu'il fallait, coût que coûte faire arriver à sa destination, malgré la neige qui retardait la marche, le verglas qui faisait barder la voiture.
Que de commissions on leur confiait aux courriers ! En temps d'abondance, où on ne savait pas ce que c'était qu'une crise, on les voyait descendre avec des charges de poissons qui venaient de l'Ain, et surtout avec des sacs énormes d'écrevisses qui venaient de la Valouse. Chose qu'on a peine à croire maintenant, j'ai vu, sur la Place au Vin, charger des sacs d'écrevisses hauts comme des sacs de blé. Et le cent coûtait quelques sous.
D'ailleurs, rien n'était cher. La voiture du matin pour nous mener à Lons nous prenait 20 sous, puis 30 sous ; le courrier lui, coûtait 3 francs. Comme toujours, il y avait des gens qui aimaient mieux ne rien payer. Une fois en descendant le soir de la voiture qui l'amenait à Lons-le-Saunier, un voyageur l'entrepreneur « je suis ton oncle, j'espère bien que tu ne me feras rien payer... - Oui, vous êtes bien mon oncle, répondit le voiturier, mais ma voiture n'est pas votre nièce... » Et l'oncle dut payer comme tout le monde.
Comme tout cela paraît arriéré et lent. Pourtant, il y avait des gens qui voyageaient encore à meilleur compte. C'était le temps où l'on savait se servir de ses jambes. Je me rappelle qu'un soir d'été, un vieil homme, le sac sur le dos, le bâton à la main, me demanda, sous les Petits Arbres, le chemin Moutonne. Il venait du département du Doubs à pied et avait fait 70 kilomètres dans sa journée.
J'ai entendu parler, étant enfant, d'un homme du Faubourg qui allait quelquefois pour ses affaires à Genève. Combien y a-t-il ? 120 kilomètres, peut-être. Il faisait cela avec ses souliers. Au départ, sa femme lui avait fait un gros rouleau de catons. Sait-on encore ce que c'est que des catons ? Cette purée épaisse de pommes de terre avec du fromage. Il emportait cela dans sac. Quand il avait faim, il en coupait un morceau qu'il faisait passer avec l'eau des sources, le long de la route. Il couchait dans une grange sur le foin et il arrivait tout de même.
On n'était pas pressé dans ce temps-là et on ne croyait guère au proverbe : « Le temps c'est de l'argent. »

L'Abbé O. Clément.
 

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