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Le monde paysan du XIIIe au XXe siècle

Si on parcourt de nos jours les rues du vieil Orgelet, celui qui cernait autrefois les remparts, il est difficile d'admettre que le bourg, jadis, avait une économie surtout agricole. Les anciennes fermes transformées en coquettes maisons d'habitation ont rarement conservé quelques caractéristiques comme par exemple ces grandes portes voûtées qui s'ouvraient sur les granges ou, devant la porte, ces déchargeuses à pignons cannelés qui élevaient vers les « fenaux » les foins et les gerbes.

Le laboureur dans "les très riches heures du duc de Berry"Il ne faut pas s'attendre non plus à trouver d'anciens textes précis sur l'agriculture orgeletaine au Moyen-Âge par exemple. Ainsi la charte de 1266 confirme qu'il existe une vie agricole, mais ne mentionne que les redevances dues au seigneur ou au clergé. L'article 59 signale que « chaque mariage pour plus d'une pose (?) de terre doit annuellement un quarteron de froment de semence et pour chaque journal (32 ares) de champ, deux gerbes de froment aux vicaires et chapelains. Chaque ménage ayant vaches, doit pour chacune, un fromage d'une traite environ, à la Saint Jean d'été ».

Et toujours le même article ajoute « toute la paroisse doit une gerbe sur seize et un « menou » (fagot) de chanvre sur 16. Le marguillier prend aussi la dime sur le froment et l'avoine ». Cent cinquante ans plus tard, le paysan orgeletain est resté à l'image de celui représenté en peinture et décrit dans les « très riches heures du duc de Berry » un laboureur d'un certain âge qui tient de la main droite l'aiguillon pour diriger les boeufs et de la gauche, le mancheron de la charrue. L'équipe formée par l'outil, les boeufs ou les chevaux et l'homme constitue la cellule économique de base. Ce dernier utilise aussi la herse alourdie par une grosse pierre pour permettre aux dents de pénétrer plus profondément dans la terre. Munis d'outils rudimentaires, disposant de petits terrains peu fertiles produisant peu, les paysans augmentaient leurs maigres ressources par l'élevage des porcs et des moutons. Le déboisement des forêts permit d'étendre les cultures et les « affranchissements » des 13e et 14e siècles permettent quelques avancées de l'agriculture vite stoppées par les calamités du XVe siècle en particulier les guerres.

"Herbage"Il faudra alors attendre le XVIIIe siècle pour constater vraiment des progrès. Le sol toujours peu fertile, les laboureurs vivent mieux en association cultures et élevage. Ils persévèrent dans la culture du froment, mais aussi du seigle, du méteil (mélange seigle froment), des betteraves des légumes secs (haricots, lentilles, pois). Deux cultures nouvelles vont apparaître d'abord au XVIe siècle le maïs. Et puis la pomme de terre, mais on l'ignorait encore à Orgelet à la veille de la Révolution. Par contre, très répandu à cette époque, le chanvre a presque complètement disparu.

L'élevage est très important aussi au XVIIIe siècle en 1774, on recense près de 1 300 bestiaux dans la commune approximativement 100 chevaux, 225 boeufs (le tracteur n'a pas encore fait son apparition), 250 vaches, 225 veaux et génisses 500 moutons et de nombreux porcs (les saloirs sont à la mode).

La place du bourg de MerliaQuelque deux cents ans plus tard, l'agriculture orgeletaine est à son apogée non pas à cause d'une explosion de la technique et des progrès du matériel mais par le nombre de cultivateurs éleveurs : on en compte 23 à Orgelet (autant que de cabarets) disséminés dans tous les quartiers, mais constituant parfois de véritables hameaux comme à la Grande-Rue, le Bourg de Merlia. Six exploitants chacun. L'élevage, pôle important de l'activité paysanne n'empêchait pas d'autres ressources : les cultures qui dessinaient des damiers colorés passant par l'or des céréales, l'émeraude des plantes fourragères, l'améthyste des sainfoins, l'incarnat des trèfles et les taches sanglantes des coquelicots et agurées des bleuets, deux plantes inutiles. Cette activité changeait avec les saisons : fenaison moissons à la belle période, récolte des pommes de terre en automne, rentrée des regains... et puis ces bruits symptomatiques : le martèlement métallique sur les faux qu'on aiguisait aux veillées, le heurt des bouilles remplies de lait qu'on portait au chalet. Et puis ce spectacle journalier de la rentrée des troupeaux à l'étable. Et « tant pis » si les bouses, « les chougnes » ponctuaient leur passage salissant les rues, exhalant des odeurs nauséabondes, la vision des bovins lapant l'eau dans les bassins de la ville avec cette mousse neigeuse suspendue aux babines et le claquement de pompe aspirante de la langue passionnait les amateurs de tableaux agrestes.

André Jeannin
Article paru dans Le Progrès le 15 décembre 2002
 

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