La cité et sa région > Florilège des articles d'André Jeannin > publiés en 1999 > Dans les années 1930, un petit tour à Sézéria

Dans les années 1930, un petit tour à Sézéria

Le nom même du village intriguait les Orgeletains, adultes et adolescents, qui, dans les années 1930 s'intéressaient plus à l'histoire locale que ceux d'aujourd'hui qui ne rêvent que de monde interplanétaire. Donc, curieux, les habitants du chef-lieu choisissaient comme but de promenade la plaine du Vernois pour espérer découvrir quelques vestiges d'une agglomération baptisée ; ville de Barre et de la forteresse qui la protégeait bâtie sur la hauteur du Chatelet. Cette position attira Jules César qui s'en rendit maître et l'appela Cesarea, déformé en Saisirie puis Cezeria et enfin Sézéria. Pour ces Orgeletains, retrouver des traces de voie romaine ou même d'un probable aqueduc dans les prochains environs de ce village leur causait grand plaisir.

Cette agglomération fut détruite au cours des grandes invasions et d'importants combats se sont déroulés dans cette plaine du Vernois. Archéologues diplômés et chercheurs orgeletains sans compétence prospectèrent ce champ de bataille et découvrirent, bosselant la région, de nombreux tumulis. Ouverts par les spécialistes sous les regards intéressés de spectateurs du chef-lieu, ils s'avérèrent pour quelques uns être des tertres funéraires contenant des squelettes de guerriers entourés de multiples objets - épée, baudrier, hache, débris de cuirasse, boucles de ceinturon, médailles - d'origine très différentes, prouvant ainsi qu'à proximité de Sézéria, César dut lutter contre les Germains.

Plus tard, la date est difficile à préciser, le village sera reconstruit dans la plaine auprès d'une des anciennes voies romaines et il était groupé autour de l'église qui existe encore, pur joyau de l'art roman, que les Orgeletains du début du siècle venaient admirer au cours d'un pèlerinage du repentir car le clocher, l'église, leur toiture et l'intérieur menaçaient ruines sans que quelqu'un s'en préoccupe.

L'étang d'ÉcoleEt le Sézéria d'aujourd'hui avec sa pléiade de maisons campagnardes est venu au XVIIe siècle s'adosser au Mont protecteur. Pour s'y rendre depuis Orgelet, on s'arrêtait inexorablement, avant de l'atteindre, au petit étang circulaire, en contrebas de la route, domaine des grenouilles. On pénétrait dans l'eau vaseuse à mi-mollet, repérant la grenouille à son goitre, ses yeux en agate.

Alors, on propulsait en silence, devant elle, le petit morceau de « patte rouge » qu'on faisait tressauter. Enervée, la rainette jetait dessus et s'enferrait sur le triple. Plaisante cette pêche, à condition que les sangsues affamées ne s'agrippent pas aux mollets nus, que les serpents d'eau ne s'adonnent pas à un slalom nautique entre les jambes et qu'une invasion de salamandres hideuses, malgré l'or qui éclaire l'ébène de leur robe, ne provoque une débâcle chez les grenouilles et le pêcheur.

Sézéria attirait les Orgeletains par un autre lieu de pêche. Ils y venaient à pied ou à bicyclette traversaient le village qui fleurait bon le foin séché et l'herbe fraîchement coupée, passaient devant l'active mairie avant de descendre vers le petit pont de pierre, sous lequel, sereine, dormait la Thoreigne. Les enfants pêchaient les vairons voraces, les parents, les blancs aux aguets sous les joncs. Mais le moment préféré était celui du casse-croûte précédé de l'apaisement de la soif par une absinthe ou une limonade, dont la bouteille était extirpée d'une citerne à l'eau très fraîche, située dans l'église même.

L'église de SézériaSézéria représentait à cette époque autre chose encore : la découverte de tous les accidents de son relief karstique du Mont, la cueillette sur son plateau au moment de Noël des branches de houx riches de ses boules rouges décoratives. Pendant les années de restriction, c'était le village où l'on était sûr de se procurer quelques oeufs, un morceau de pain blanc ou quelque kilos de pommes de terre, c'était à la même époque, pendant les grandes vacances, la joie que causaient les agriculteurs à de jeunes étudiants en les accueillant aux moissons. Comme ils appréciaient le lard des dîners et les grands bols avec tartines de beurre des goûters, ce fut aussi le refuge de sa forêt pour les jeunes « miraculés » du 11 juillet 1944 qui, pendant plusieurs jours, se sont nourris des délicieux fruits de ses cerisiers sauvages.

Sézéria c'était le village serein, accueillant où il fait bon vivre... et qui ne craint plus ces dames blanches qui attiraient près de son étang, par leurs chants, les crédules passants qu'elles précipitaient dans les eaux pour les noyer.

André Jeannin
Article paru dans Le Progrès le 7 mars 1999
 

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