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Être pensionnaire avant guerre au cours complémentaire

On les appelait « les pencos » et ce terme était prononcé parfois avec une nuance péjorative par certains externes imbus de leur liberté qui les considéraient un peu comme la caste des parias de l'Inde... Les « pencos » une race rare, quand le cours complémentaire de M. Jacob directeur et unique professeur n'instruisait que les garçons doués, mais qui se multipliera pendant les quarante années suivantes avec la mixité, l'augmentation du nombre des classes et l'ar-rivée en 6° (on disait à l'époque cours supérieur 2° année) des scolaires des communes des cantons d'Orgelet, d'Arinthod (qui n'avait pas encore construit son collège) et de Saint-Julien.

Quelques années avant guerre, les garçons dormaient au dortoir à l'école et prenaient leurs repas préparés par l'épouse du directeur -intendante bénévole - dans un réfectoire, salle voûtée obscure glaciale comme une morgue et il fallait être jeune pour que l'appétit résiste à cette atmosphère... Pendant la guerre, nouvelle solution : les filles logeaient et mangeaient en ville chez des particuliers ; les garçons prenaient leur repas chez Mme Frelin en face de l'école (il n'y avait pas encore de cantine municipale) le groupe des 3° couchait chez M. Molard, les autres dans un dortoir exigu, à l'école... En 1941, finalement tous les « pencos » garçons étaient enfermés dans un bâtiment qui avait conservé son caractère d'ancien cloître avec ses galeries voûtées percées d'étroites fenêtres, ses lourdes portes ferrées à forte serrure et énormes clefs, qui ocultaient la liberté...

Basket dans la cour du cours complémentaireIls ne portaient pas la tenue de prisonniers, mais la blouse grise qui s'apparentait à la bure des moines... et s'ils ne passaient pas la plupart de leur temps à la prière, ils le consacraient à la contrainte de l'étude. La journée du penco était programmée comme à l'ordinateur ; le temps y était découpé en tranches... A 6 heures carillonnait la sonnerie du réveil - le clairon était proscrit tout de même -. Il faisait encore nuit l'hiver quand il fallait quitter son lit et sa douillette chaleur animale... les fleurs de lys du gel décoraient les vitres ; mais il n'y avait pas d'artistes dans le dortoir, seulement des êtres frigorifiés qui rapidement sur un linge de toilette raide captaient quelques gouttes d'eau glacée suintant d'un robinet avare, pour s'effleurer le visage... C'était la toilette matinale d'hiver... Et puis lui succédait la course pour se vêtir avec des habits qu'on avait mis chauffer pendant la nuit sous son édredon.

Commençait alors le travail scolaire : une heure d'étude le matin avant le déjeuner - bol de café au lait et pain trempé - ; trois heures de cours avant le diner dont le menu était toujours critiqué par les pencos, à croire qu'ils ne mangeaient que des ortolans à la maison... Dès 13 h 30 les cours reprenaient jusqu'à 16 h 30 ; courte récréation jusqu'à 17 heures, puis réétude surveillée jusqu'au souper, étude studieuse, silencieuse, sous l'autorité tracassière du « pion ». Pas question non plus de lire un livre de bibliothèque pendant ce « cinq à sept » on ne l'auroesait seulement qu'à l'étude-veillée du soir.

L'équipe de football du cours complémentaireMais les pencos préféraient encore ces longues études aux processions récréatives des jeudis après-midi sur les chemins de campagne aux environs d'Orgelet. Par contre, ils adoraient les parties de football disputées avec les externes à la Grange à Magnin en attendant la rencontre contre le cours complémentaire de Saint-Amour, ou bien encore les matches de basket : externes-pencos dans la cour du bas privée de ses grands marronniers. Il n'y avait pas de rivalité, pas de jalousie entre la plupart des pensionnaires et des externes... Bien au contraire, à force de vivre ensemble, ils s'appréciaient ; naissait alors une amitié solide, ce qui explique l'intérêt qu'ils portent tous aux repas retrouvailles...

André JEANNIN
Article paru dans le Progrès le 20 février 1994
 

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