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Une messe de minuit avant guerre

Orgelet sous la neigeCe n'est pas un Noël d'aujourd'hui avec des rues de la ville éblouissantes de lumières comme celles d'un conte des Mille et une nuits, avec des sapins enguirlandés de fils de la vierge et de rampes de lampes multicolores, avec des vitrines de magasins exposant des chefs-d'oeuvre d'imagination et d'esthétique, avec des banquets familiaux pantagruéliques et les réveils d'enfants pour qu'ils découvrent des jouets sophistiqués et très chers... Non ! Ce sont des Noëls des années d'avant-guerre avec bien moins de lumières, bien moins de luxe, un de ces Noëls où un « cueilleur de pommes », unique jouet trouvé dans les sabots avec deux papillotes et une orange, attirait pour jouer, tous les enfants du quartier.

Un de ces Noëls où l'on prend le temps de s'habiller en dimanche pour aller à la messe de minuit, un de ces Noëls où il neige à gros flocons et où les rues et les chemins que l'on arpente sont déjà couverts d'une couche ouateuse. En ces Noëls de jadis... ce qui compte le plus, c'est la messe de minuit, une messe qui commence à 23 heures et qu'annoncent aux fidèles et aux incroyants l'envolée des cloches aux carillons assourdis par la neige. De tous les côtés, arrivent les « pèlerins » qui se baignent dans l'oasis de lumière de la nef qui ruisselle de deux énormes lustres à mille facettes de verre blanc.

Église d'OrgeletLa messe de minuit, en dehors de son caractère religieux et de ses rites, à l'époque, est un spectacle qui commence quand le prêtre en habits sacerdotaux de fête quitte la sacristie pour l'autel, accompagné d'une cohorte d'enfants de choeur en soutane rouge et surplis blanc... Débute alors l'office des matines avec ses chants grégoriens, ses cantiques de fête, ses balancements d'encensoir, d'où s'échappent des nuages épicés, avec les solos de latin de trois jeunes garçons à la voix pure. Que de répétitions il a fallu à la cure, devant l'harmonium sur lequel pianotait le curé Pelot tou-jours vêtu de sa grande soutane noire pour apprendre le Primo temporè, le Consolamini et le Consurge !... Et s'il a choisi pour interpréter ces pages de latin des garçons de 10 et 11 ans, c'est que les filles qui chantent mieux, parait-il n'avaient pas le droit de franchir les grilles devant l'autel.

D'ailleurs, les enfants de choeur n'étaient que des garçons, la chorale de femmes et de jeunes filles officiait dans la tribune près de l'orgue, celle des hommes, en bas, dans les stalles derrière le choeur et l'organiste devait se déplacer pour accompagner les deux chorales. L'une à l'orgue, l'autre à l'harmonium.

Soudain, planait dans l'église un silence mystérieux et oppressant... On pressentait qu'il allait se passer quelque chose. Et tout à coup s'élevait la voix grave du chantre M. Chaboud qui résonnait et s'amplifiait sous les voutes : minuit chrétien... Chacun, figé, écoutait ce superbe chant de Noël qui est à la liturgie ce qu'est le « Stille Nacht » au Noël profane. Puis tous les fidèles reprenaient le refrain tandis que le prêtre, en latin, célébrant la messe avec ses Confiteor, ses Tantum ergo, ses Agnus Dei et que les chorales meublaient les silences des cantiques propre à Noël « Il est né le divin enfant » et « Les anges dans nos campagnes »...

La fin de l'office approchait, les croyants à jeun depuis minuit avaient communié... Quelques minutes de méditation... et avant de quitter l'église, chacun faisait un court pélérinage dans une chapelle où l'enfant Jésus dormait dans sa crèche.

André JEANNIN
Article paru dans Le Progrès le 19 décembre 1993
 

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