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Le monastère des Bernardines, un couvent devenu école

L'ancien couvent des Bernardines à OrgeletL'école primaire1, la moitié des classes du collège avec les logements du principal et de l'intendant, les divers bureaux, les dortoirs, la cuisine, les réfectoires, les entrepôts, les caves, et il y a quelques années seulement la gendarmerie, occupent le plus vaste bâtiment communal, qui s'ouvre sur la Grande-Rue et accède par ses couloirs voûtés et ses cours en terrasse sur le boulevard des Bernardines, plus communément appelé "Derrière les Soeurs". Ces noms ont bien sûr une relation étroite avec l'origine de ce bâtiment.

AU COURS DES SIÈCLES

C'est en 1652 que les sœurs trappinistes ou bernardines, venues d'un monastère d'Annecy, se présentèrent à la grande porte de la Fontaine, au bas de la Grande-Rue, montées sur de mauvais chevaux de louage. A cette époque, Orgelet ne s'était pas encore relevée de ses ruines : par deux fois, en 1637 (prise de la cité par le duc de Longueville), et en 1639 (par représailles pour le meurtre de quatre soldats français à Alièze), la ville avait été incendiée. Aussi, lorsqu'une habitante aperçut les religieuses, elle s'exclama : « Mes bonnes soeurs, que venez-vous faire dans un pays ruiné par les guerres, où il n'y a même pas d'eau. »

Blason de la communauté des Religieuses Bernardines d'Orgelet

On réussit cependant à les loger pour quelque temps chez l'habitant, mais Mgr d'Archey, évèque de Besançon, instruit un peu plus tard de leur arrivée, manifesta un si vif mécontentement de n'avoir pas été prévenu, qu'il leur ordonna de quitter Orgelet, ce qu'elles firent, pour n'y revenir que trois mois plus tard, à la mort de ce prélat. On leur loua une petite maison sise à l'emplacement actuel du cloitre ; on leur permit de dresser un autel dans une chambre et d'y faire célébrer la messe. Le 16 octobre 1656, le Prince d'Orange les autorisa à acquérir « quelques fonds et piastres de maisons, tous ruynés et incendiés par les malheurs de la guerre pour y bâtir leur monastère. »

Les plans du couvent des Bernardines à OrgeletCe fut une entreprise de longue haleine, bien que les bâtiments n'aient pas encore l'aspect et l'ampleur qu'ils ont de nos jours. Le monastère actuel sera construit par l'Italien Janolti, sur les plans de Don Vincent Duchesne, célèbre bénédictin et habile architecte. La première pierre fut posée le 22 mai 1708 et l'église fut bénite le 18 juin 1716. Ce n'est cependant qu'en 1718, sous Louis XV qu'eut lieu la clôture régulière.

En 1752, le feu qui devait détruire la moitié de la ville, ravagea le couvent. Les dégâts importants purent être cependant assez rapidement réparés, et les religieuses, au nombre d'une quarantaine, continuèrent à enseigner gratuitement aux filles de la ville, la lecture, l'écriture, le calcul et les travaux de l'aiguille jusqu'en 1791, où par décret de l'Assemblée constituante, le monastère fut fermé.

DE LA RÉVOLUTION AU XXe SIÈCLE

L'ancien couvent des Bernardines à OrgeletPendant la période de la Révolution, on ne sait pas très bien à quelles fins a été utilisé le bâtiment. Cependant, il semble bien que le gouvernement jacobin s'en soit servi comme d'une espèce de cité administrative puisque le citoyen Lejeune, représentant en mission, de passage dans la ville, y installa le nouveau directoire du district, ainsi que le Comité de surveillance. Un arrêté du Consulat du 4 mars 1803 autorisa la ville à établir une école secondaire dans les locaux du couvent, qui lui fut concédé à cet effet, tandis que l'État en conservait une partie convertie plus tard en caserne de gendarmerie. Cette école secondaire prit une grande extension, quand plusieurs décrets impériaux de 1813 décidèrent qu'il n'y aurait plus qu'une école secondaire ecclésiastique par département : ce fut Orgelet.

En 1825, une ordonnance royale autorisa à mettre à la disposition de l'évêque, le bâtiment des Bernardines pour y établir un séminaire, en attendant qu'il fût transféré à Lons, trois ans plus tard. Dès 1840, le bâtiment est voué à l'enseignement et l'école communale des « Frères de Marie » ne sera plus supprimée par la Seconde République en 1848. Enfin, le ler mai 1885, sera annexé à l'école primaire laïque cette fois, un cours complémentaire qui recevra huit élèves. Ce cours complémentaire sera maintenu définitivement par un arrêté ministériel de 1892.

DES ÉVÉNEMENTS MARQUANTS

Peu d'événements intérieurs saillants si ce n'est la réculsion en vertu de lettres de cachet de grandes dames du XVIII° siècle : marquise d'Antigny (1717), Anne-Philippe de Poitiers (1743), Mlle de Raclet (1769),  Madame de la Tessonnière (1781-1789).

L'ancien couvent des Bernardines à OrgeletCependant il faut parler de la découverte au mois d'octobre 1968, d'une cave voûtée, d'une douzaine de mètres environ de longueur, dont les issues, fenêtres et portes, avaient été murées. Dans cette crypte, s'entassaient, près de l'entrée, des ossements humains, tandis qu'au fond, sous les planches pourries des cercueils, apparaissaient des squelettes. Des prénoms féminins étaient inscrits sur les murs de cette cave. Il fut révélé, par l'examen des crânes et des tibias, que les restes situés près de la porte étaient des ossements d'hommes, tandis. que les cercueils ne contenaient que des squelettes de femmes. L'enigme posée par cette révélation fut résolue par l'histoire. Le 31 mars 1674, les Français entrèrent à Orgelet et transformèrent le monastère en infirmerie en y déposant tous leurs blessés. Ils enterrèrent leurs morts dans un champ derrière le cloitre. Quand Janolti construisit l'édifice actuel, en 1708, une cave se trouva située à l'emplacement de ce cimetière de soldats, cave qui, par sa proximité de la chapelle, fut choisie par les religieuses comme catacombes.

Après l'absoute, on glissait par une trappe encore visible, les cercueils que l'on enterrait. Or, en creusant le sol, les religieuses découvrirent les squelettes des Français. Les Bernardines, fidèles à leur voeu, refusèrent cette proximité dans la mort et exhumèrent tous les restes des soldats qu'elles entassèrent dans une espère d'ossuaire, près de l'entrée.

UNE VISITE DE L'ANCIEN MONASTÈRE

Le monastère comprend plusieurs corps de logis, des cours, des jardins en terrasse (transformés aujourd'hui en cours), des dépendances. Ce qui surprend d'abord, c'est l'ampleur des bâtiments qui occupent la moitié de la Grande-Rue, puis aussi l'austérité de la construction classique pour un monastère. Une visite s'impose.

La porte d'entrée de l'ancien couvent des Bernardines à OrgeletPar la porte monumentale, au-dessus de laquelle se lit encore D. Pano Bernardo, ce qui signifie « A notre père Saint-Bernard », on pénètre dans un corridor très étroit qui bute contre une nouvelle porte flanquée de chaque côté, de murs percés à droite d'une étroite fenêtre grillée, genre de meurtrière, à gauche d'une ouverture exiguë, espèce de guichet. Puis on débouche dans une cour intérieure encadrée par les hauts murs des bâtiments. Sur deux côtés court une galerie en arcade, percée de nombreuses fenêtres rectangulaires, tandis que près de l'entrée, des piliers supportent un tablier en pierre sur laquelle s'appuie un balcon. Au milieu de cette cour, s'enfonce le puits qui fournissait l'eau potable aux religieuses.

Une troisième porte permet de franchir la galerie débouchant sur un étroit couloir qui conduit dans les cours en terrasse. Au nord, la cour inférieure se casse sur une tour circulaire restaurée, percée de meurtrières, vestiges des anciens remparts dont on aperçoit encore quelques traces derrière la chapelle. Par un escalier obscur et étroit, oh rejoint la galerie et de là, d'autres rampes grimpent aux étages ou s'enfoncent dans des caves voûtées, très spacieuses, éclairées parcimonieusement par de petites fenêtres donnant au niveau des cours. Très souvent, en escaladant les marches ou en arpentant les longs couloirs ténébreux, l'oeil découvre des niches désertées par les statues, des bénitiers arides, qui rappellent au profane qu'il visite un ancien monastère. D'ailleurs, à travers le rectangle lumineux d'une fenêtre, on pouvait apercevoir, il n'y a pas longtemps encore, une cloche rouillée, rivée à son armature de fer, qui scandait le rythme monotone des horaires des religieuses.

Portail d'entrée de la chapelle du couvent des Bernardines à OrgeletEt d'imaginer ces dernières quitter leurs cellules pour se rendre à l'office, dans la chapelle, cette chapelle qui n'est plus aujourd'hui qu'une haute et vaste salle dallée, percée très haut d'ouvertures romanes, où de grands piliers supportent une voûte délabrée. Tout au fond, trône encore l'autel au corps de marbre, à la table de pierre, dont quatre célonnes en bois, aux chapiteaux corinthiens, délimitent deux profondes niches. Derrière l'autel, une porte très basse donne accès à l'ancienne sacristie ornée d'un superbe bénitier en marbre. L'air semble encore plein des odeurs amères de l'encens et l'envie prend alors de pousser la lourde porte toute sculptée, qui s'ouvre sur un étroit parvis, juché tout au haut de deux rampes d'escaliers très large. Sa voûte repose sur deux colonnes doriques, tandis qu'au tympan de la porte, un sacré-coeur est sculpté dans la pierre. La visite s'achève. A peine le regard saisit-il les imposants contreforts qui s'arcboutent contre la façade, la grille en ferronnerie qui grince à tous les vents... Et les enfants qui sortent en récréation, rappellent que le monastère est devenu école.


André Jeannin
Article paru dans Le Progrès


1 Note du webmaster : depuis la rédaction de cet article, un nouveau groupe scolaire a été construit pour accueillir l'école primaire qui ne se trouve plus dans ce bâtiment.

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