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Grandeur et décadence de la tournerie

Etablissements Mouret à OrgeletIl y a quelque trente ans, Orgelet était considéré comme la capitale française de la bobine en bois. Il est vrai que 50 à 60000 de tous calibres étaient fabriquées dans les usines de la ville. Pourtant la tournerie n'est venue que tardivement dans la localité.

Naissance et premiers balbutiements

Orgelet sans forêt jusqu'au milieu du XIXe siècleEn effet, au Moyen-Âge, si les tanneries, les mégisseries, les cordonneries, les chapelleries et les fabriques de droguets en laine faisaient la richesse et la renommée du bourg, il n'est jamais mentionné la tournerie, peut-être parce que les forêts étaient de faible superficie si l'on prête foi à ce dicton de l'époque « Orgelet, fontaine sans eau, près sans foin, montagne sans bois, rivière sans poisson ». La tournerie reste absente des activités de la ville pendant tout ie XVIIIe siècle. Pourtant, depuis longtemps déjà, Saint-Claude et d'autres lieux en montagne fabriquent des objets de bois sculptés ou tournés et de petits articles comme les chapelets et les statuettes. Il semble bien, une nouvelle fois, que la rareté des forêts explique ce retard. Une délibération du conseil municipal du 3 septembre 1783 ne dit-elle pas « qu'il n'y a sur le territoire de la commune que quatre petites forêts contenant environ 400 arpents - un arpent valait suivant les régions 35 à 50 ares de bois, d'essences variées : chêne, hêtre, orme, tilleul, charme et bois blanc ».

Tournerie à Écrille, au bord de la ValouseCe n'est donc qu'au début du XIX' siècle que s'installèrent au bord de la Valouse, les premières tourneries. En effet, une statistique de métiers datée de 1826 signale trois tourneurs qui profitent respectivement d'un moulin à 6 et à 4 tournants avec une scierie à une lame et d'un à trois tournants avec un battoir à écorce. Quelque trente ans plus tard, dans ces mêmes bâtiments situés au bord de l'eau, s'animeront les premiers tours action-nés par la force hydraulique prodiguée par d'immenses roues à aube. Tout un système d'arbres, de poulies, de transmissions permettront de créer et d'accélérer un mouvement et de faire tourner la machine à 2500 tours la minute, vitesse suffisante pour travailler le bois.

Tourneur à OrgeletAlors des Orgeletains loueront dans ces bâtiments un ou plusieurs tours sur lesquels ils façonneront, parfois avec quelques membres de leur famille, les premiers objets en bois, bois que leur livraient sur place des exploitants forestiers des villages proches. Descendre chaque jour à la Valouse, hiver comme été, était fort contraignant. Les plus entreprenants se décidèrent alors à installer dans une pièce de leur domicile, ou dans une remise, un atelier. Point de force hydraulique, pas encore d'électricité ; le tour à pied apparut, genre de machine à coudre à deux roues, une grande et une petite rainées pour que la ficelle qui servait alors de courroie put les faire tourner et actionner le tour quand le pied appuyait sur la pédale. On fabriquait avec du bois coupé dans les haies des fume-cigarettes ou encore de petites bobines appelées « boutons » qu'on livrait à des industriels moirantins. Ce travail comprenait cinq opérations : le sciage à longueur voulue, l'alésage, l'ébauchage, le séchage au grenier sur des claies, le finissage. Evidemment, cette espèce de machine à coudre ne permettait pas des rendements sensationnels, ; ils dépendaient surtout des ouvriers dont les plus habiles pouvaient produire 500 à 700 pièces par jour.

Essor et apogée

TourneurPuis vint l'électricité. Installée en 1912, elle n'aura d'ailleurs pas d'effets immédiats sur la tournerie orgeletaine. Les investissements nécessaires à l'installation des moteurs, des nouvelles machines, n'étaient guère possibles pour l'artisan local et puis la situation extérieure inquiétante était un obstacle certain à la modernisation. Aussi ce n'est qu'après guerre, en 1922, que va éclore toute une profusion de tourneries artisanales familiales spécialisées dans la fabrication des « bibis », espèces d'embouts en buis dans lequels on glissait deux petites lamelles en fer « le pinot » et qui permettaient de gonfler des ballons vendus dans les fêtes foraines. Nouvel essor après l'apparition de la rotative.

Lorque la tournerie Mouret était installée dans la Grande RueIl n'y eut alors pas un quartier, en bas ou en haut des pièces d'habitation, où l'on n'entendit ronfler cette machine, siffler la perceuse, hurler la scie, se plaindre les ébauchons de charme, de hêtre, de frêne, torturés pour devenir des quilles, des moines, des toupies... On ne fabriquait pas encore la bobine ; elle n'apparaîtra qu'avec les premières usines, aux environs de 1932, établies à la périphérie de la ville ou dans les bâtiments désaffectés des anciennes tanneries. Ce fut bien vite l'ère de la bobine, en charme ou en aulne, sur laquelle s'enroulaient tous les genres de fils et le câbles, bobines d'une pièce, puis après 1939, de plusieurs pièces en isorel ou en contreplaqué. Cette prodigieuse activité se prolongera jusqu'au milieu du XX' siècle et se caractérisera par la transformation des anciens bâtiments ou la construction de nouveaux plus vastes, l'augmentation du nombre des ouvriers (15 en moyenne, 90 pour la plus importante qui utilisera par an 500 cordes de bois (2 400 stères).

Vie de l'ouvrier

Fabrication de bobines dans les établissements Mouret à OrgeletIl n'y avait pas risque de chômage à cette époque. L'ouvrier tourneur était satisfait de son sort d'autant plus que depuis 1935 il bénéficiait des allocations familiales et des congés payés. Comme il croyait à la sécurité de son emploi, l'ouvrier tourneur orgeletain s'était désintéressé du mouvement syndical. Cette sécurité s'explique d'ailleurs par la progression du nombre des ouvriers. Une usine locale en emploie 3 en 1922, 6 en 1939, 20 en 1945... Les salaires horaires grimpent au cours des années ; pour un ouvrier qualifié 50 centimes en 1922, 4 F en 1940, 7,50 puis 9 F en 1942, 10 F en 1944, 14 F en 1945 ; 132 F en 1947. En même temps augmente le nombre des heures de travail : 170 voire même 180.. Ouvrières des établissements Mouret à Orgelet

A remarquer cependant que la femme qui commence à travailer à l'usine touche un salaire équivalent à la moitié de celui de l'homme. Si l'épouse préférait demeure au logis, elle gagnait quelque argent en « rubanant » les quilles.

La décadence

Le transport des tourets Mouret par les Transports GirodHélas, cette période des « vaches grasses » ne dépassera pas les années 1960. La concurrence vint d'abord de la Finlande avec ses bobines d'un prix inférieur à celui des bobines orgeletaines... et puis surtout du plastique qui supplanta le bois pour cette sorte de produit. Agonisa alors, puis mourut le petit artisanat local. Seules survécurent les usines, mais qui pour subsister durent baisser le prix de leur production, installer une ou deux presses à plastique, se spécialiser dans un autre genre, par exemple la fabrication des tourets de grandes dimensions pour les câbles électriques et de hautes bobines en contreplaqué, travaux de menuisier plutôt que de tourneur... D'autres industriels ont préféré façonner les jouets en bois.

Et après la tannerie, une des importantes industries orgeletaines qui s'est écroulée après la guerre 1939-45, la tournerie qui faisait vivre la moitié de la population locale perdit au profit du plastique son privilège de prémière activité.

L'ère du bois reviendra-t-elle ? Il faut le souhaiter que pour le chômage ne sévisse pas à Orgelet.

André JEANNIN
Article paru dans Le Progrès

 

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